L'infans
Tu déménages. Tu ordonnes les douze dernières années dans une de ces cinq catégories : 1, meubles et électroménager, 2, ustensiles et vaisselle, 3, vêtements et linge de maison, 4, livres et papiers, 5, boîtes emplies de flacons qui pèguent, de piles déchargées, d’attaches de sachets de pain de mie, de stylos bic, de petites bouteilles de vernis déphasé.
Ça, il vaut mieux ne pas y penser.
L’enfant n’aime pas les grandes vacances d’été. Vaquer tout le jour. Grandir entre deux années. Se dissoudre dans l’eau de l’été, chlore, sel, limon, calcaire. Les cheveux collés sur le front, dans le cou. Aller vers l’ennui.
Vrombissante, la libellule percute le mur à toute vitesse, puis s’écrase au sol, dos et ailes à terre. Elle se débat sur le goudron, n’arrive pas à se retourner. Tu ramasses une feuille déjà tombée d’un platane et incite gentiment l’insecte à y grimper. Allez, allez ma grande, tu lui dis, accroupie sur le bord du trottoir. Des adultes passent et regardent la scène, perplexes.
Tu soulèves la feuille et la libellule en équilibre précaire. Sonnée, ses ailes cellophane sont agitées d’un frêle tremblement. Sur son dos, une tache d’un bleu électrique, presque plastique. Sa tête semble n’être que deux yeux absurdement gros, une demi-sphère lisse et matte. Se voit-elle reflétée dans tes yeux ?
Tu déposes la feuille et l’insecte sur une pelouse voisine. Au milieu des brins d’herbe et des feuilles mortes, la libellule disparaît. Seule persiste dans la rétine sa tache bleu synthétique.
L’enfant aime les insectes. Elle passe des heures à scruter l’herbe grillée qui griffe les mollets. Elle attrape des criquets dans sa main, pas trop serré, elle a appris que les insectes mordent, puis l’ouvre délicatement pour voir la bestiole un instant avant qu’elle ne reprenne sa liberté d’un saut vif. Elle est fascinée qu’un genêt, immobile en apparence, se révèle bruisser de vies minuscules si l’on lui porte attention ; des abeilles, des punaises, des fourmis qui montent et qui descendent le long des branches de l’arbrisseau. Elle affectionne aussi les chenilles et leurs atours colorés, ornés de piques, de poils, de points. Elle aimerait un jour en voir une se métamorphoser.
L’ornithologue attrape – comment ? – de petits oiseaux, leur passe une bague à la patte. Coincé entre les doigts de la main humaine, le passereau est pétrifié, son cœur tape contre la paume et son œil noir semble briller d’une colère immobile. La main le fait glisser avec douceur dans une boîte de pellicule photographique. Seuls ses pattes griffues, inutiles, en dépassent. L’oiseau sidéré est ainsi pesé – 10 grammes – puis relâché. Dès que l’étreinte autour de ses ailes se desserre, tous les muscles de son corps se mettent en mouvement, enfuit en un instant.
Tu te demandes si, depuis l’avènement de la photographie numérique, les boîtes de pellicule sont devenues une denrée rare et chère, dans les cercles ornithologiques.
La nuit suivante, tu rêves qu’une main immense te fiche la tête la première dans une boîte de pellicule photo.
Elle garde quelques trésors dans une boîte. Des objets qu’on lui a donné imprégnés de mystère, des cailloux particuliers qu’elle a ramassés, une fleur desséchée, une boîte de pellicule photo remplie de sable. C’est du sable d’un pays étranger mais familier, pense-t-elle. Un désert où un lointain ancêtre aurait vécu. Elle soulève le couvercle gris. Une poussière et une odeur jaune s’élèvent de l’obscurité de la boîte. Elle pense au dromadaire en laiton posé sur une tablette, dans le couloir chez la grand-mère.
C'est la fin de l’été et la cour de l'école est emplie de piaillements excités de se retrouver et de se montrer le nouveau cartable, la trousse à paillettes, les baskets qui courent vite. À l'extérieur du bâtiment, parents et enfants s'attroupent autour des feuilles A4 scotchées aux murs qui dévoilent – enfin ! – le nom des enseignantes et des camarades de classe pour l'année à venir. Derrière les préfabriqués installés pendant le silence des grandes vacances, un petit groupe de copains investit cette nouvelle cachette, à l'abri des regards des adultes, et convient de s'y retrouver à la récré. Adossée au mur qui enceint la cour, invisible aux yeux des enfants comme des adultes, se tient l’enfant. Elle porte un ciré trop grand. Elle regarde les autres, sans chercher à leur parler.
Au fond du bouillon trouble de ta mémoire, il y a des billes gluantes de tapioca.
Ce qui reste :
- Des photos de l'enfant aux iris sombres.
- La solitude et son œil immense.
- Les cartes d'anniversaire en vrac dans une boîte. Deux ans puis sept ans puis quatre puis dix. Des mots d'amour et d'attention. Words, words, words. Worms, worms, worms.
- De la poussière, noire et collante.
- Les disparitions.
Ce qui croupit :
- Tout ce que tu as oublié.
Été Automne Hiver Printemps
Été